Le monde sans l’homme, le goût du sang et le gouffre des images
L'humanité, comme il est aisé de le constater, jour après jour, rampe, tangue et avance, à moins qu’elle ne fasse que s’y vautrer en croyant battre des ailes, sur une route pavée de sang, celui que les mots ne cessent de faire couler de toute part, sang des bêtes incapables de faire autre chose que crier, sang des humains, jamais reconnus comme tels par tant de leurs semblables. Et le sang coulant des mots eux-mêmes.
Croyant "par de vils pleurs laver toute ses tâches", l’humanité s'emploie, avec avidité, à nettoyer puis à repeindre, jour après jour, le décor aux brillances réfléchissantes que ses rêves étalent sur les murs entre lesquels elle habite. Elle s’efforce d’appeler d’un nom sonnant sur lequel elle ne cesse de trébucher, l'univers mental qu’elle construit et sur lequel elle ne cesse de « se » projeter. Elle prononce « Réel » croyant dire « Dieu » et poursuit l’occupation de cette terre qui l’accueille, prétendant qu’elle est, cette terre, indifférente au sang qui ne cesse de gicler de ses rêves. Indifférente aussi au sang qui macule les mains et les pieds de ceux qui la composent, depuis l’aube des temps.
Qui voit que les mots qui jaillissent des gosiers sont semblables à ce sang qui jaillit des plaies innombrables des bêtes et des hommes qui hantent les jours qui viennent comme le temps disparu enterré par la mémoire ?
Flattée de se découvrir si belle en ce miroir, l’humanité, les humains, nous quoi !, insiste et persiste, soignant ses plaies avec les mots de la guerre et brûlant ses deniers sur l'autel d'une plaie qu'elle croit nouvelle et qui exige, plus intensément encore que la précédente, d’être soignée.
Reconnaître appartenir à cette humanité est douloureux, mais si jouissif qu'il ne nous vient pas à l'esprit que ce sont ces morts qui nous définissent et pas l’idée que chacun se fait de la forme de son rêve et des contours de son appartenance.
Ce rêve quoique n'ayant été rêvé par personne, il est impensable de prétendre parvenir à s’en dégager. Sauf à croire qu'il serait possible, désirable même, de prendre position à l'extérieur du jeu et de se transformer en spectateur absolu, et d’absorber l'élixir que nous promet une si insistante vérité, celui qui permettrait d'accéder, évidemment, à l'éternité.
Que ce spectateur absolu porte le nom de Dieu dans les religions du livre, et ailleurs d’autres noms, n’effraye et n’intéresse plus personne. Pourtant nous ne cessons de constater que l'idée qu'il puisse exister un hors-jeu dans lequel il serait possible de se tenir, protégé de tout et, plus encore que de la mort, des contaminations incessantes qui remontent de l'humus dont, tous, nous sommes issus, continue à hanter les esprits et reste désirable, extrêmement désirable. Des effluves ne cessent de venir, dit-on, confirmer les visions extatiques qui peuplent ce rêve sans fin, celui que l'humanité déploie sur elle-même. Ce narcissisme collectif et durablement installé dans nos crânes, il ne paraît pas si souhaitable de chercher à s'en débarrasser. Quant à ce dieu qui nous indique le chemin vers la plus désirable des choses, l'éternité, bien qu’il ne soit jamais parvenu à assurer à l’existence humaine une validité ailleurs que dans ce jeu, il continue à servir d’aimant et de repoussoir, selon que l’on est bois ou limaille de fer.
Si les mots sont faibles, les métaphores n'en travaillent pas moins encore et toujours la chair de nos intentions et de nos inventions. Quant à nous, les assoiffés et les affamés de toujours plus de mots, de sons, d'images, de reflets et de gouffres imaginaires, il y a longtemps que nous ne regardons plus à la qualité des produits qui nous sont servis. Ils ne sont rien d’autre que ceux que nous fabriquons ou faisons fabriquer en notre nom et à notre usage. À notre image donc !
Les déchets que nous engloutissons, nous acceptons, comme on nous y incite sans fin sur les écrans du monde, de les prendre pour un met de choix et les dévorons avec une avidité sans limite. Rien, aucune alarme, ne semble clignoter, nulle part, qui proviendrait des tréfonds d’une « âme », pour nous prévenir que peut-être il ne le faudrait pas .
Quant aux images et aux sons dont on nous bombarde à chaque seconde, nous croyons les traiter comme tout le reste, avec l’indifférence des princes pour un valet de ferme qui aurait volé un navet, cependant qu’elles nous dévorent, comme on dit, de l’intérieur.
Douter n’est plus de notre ressort et cela nous arriverait-il, il ne nous faudrait que quelques instants pour, par un jet habile de peinture fraîche sur le coin déchiré de la tenture du rêve, faire en sorte que cela apparaisse comme un épisode de la série en cours de tournage auquel nous participons par dérogation et qu'il nous faut donc accueillir comme un cadeau du ciel.
Ainsi allons-nous sur le chemin de la « vraie » vie, chaussés de nos certitudes et balayant de nos bras allégés des lourdeurs de la honte, l'air que nous respirons pourtant avec difficulté. D'un geste large nous saluons la foule que nous ne voyons pas mais entendons nous applaudir à tout rompre. D’un autre, nous essuyons d’un revers de manche la salive qui nous coule des babines à cause d’un tel bonheur.
Tout ce qui n'est pas reconnu par le filtre actif de notre si belle et si bonne conscience n'est pas pris en compte par le reste de nos facultés et nous oublions aussi bien ce que nous aurions pu retenir, - mais en vue de quoi? -, que ce que nous avons oublié d'apprendre, ne laissant paraître sur le devant de la scène de nos esprits, la projection en continu de notre vie soi-disant nue, mais toujours si belle, toujours si désirable. Qu’importe qu’elle soit chaque soir rechapée par les habiles ouvriers travaillant au service des maîtres d'œuvre de la réclame.
De cela, nul n'est comptable et cela n'importe pas. Car nous savons que nous disposons désormais de tant de doubles, de nous-mêmes comme des autres, de ce qui est comme de ce qui fut, et même de ce qui n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais quoique rendu manifeste par une usine de production travaillant à faire apparaître comme « réels » sur les écrans ces choses impossibles à concevoir, de ce qui sera comme de ce qui aurait pu être, et même de ce qui ne sera pas dans ce qui aurait pu être, de tant et tant de copies de tout, que même si, ici où là, se glissent quelques coquilles ou quelques bugs, ils seront immédiatement recyclés en nourriture céleste destinée à améliorer la projection en cours.
Reste, fantôme pérenne hantant les lignes de balayages, un désir inassouvi, bien connu pourtant mais grandi et magnifié depuis que tout est pris dans la glu des images : le désir de voir sans être vu.
Oui, que nous aimerions parvenir à voir ce que les autres voient de nous ! Ah, les autres ! Ah que nous aimerions surtout les voir eux, sans qu'ils sachent que nous les regardons ! Ah, comme nous aimerions aussi savoir ce qui adviendrait de toute chose en notre absence ! Ah, le monde tel qu'il serait sans l'homme, sans nous ! Le voir ! Y être en n’y étant pas tout en y étant ! Heureusement, nous disposons de nos appareils de vision . Plus besoin de s’en faire, on va bientôt savoir ! Voilà, ça y est. Nous y sommes. Le monde sans l'homme ! Oui, nous y voilà ! Nous y sommes. Presque. Oui, c’est sûr, on va gagner !
© Hermann Nitsch, Ultime action : Orgien Mysterien Theater NSSS - © Photographie Jean-Louis Poivevin